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*Claude Lévi-Strauss: “Le penseur des mondes perdus”

Posted by benimmateriali su 8 novembre 2009

levi strauss

Le penseur des mondes perdus

Par Antoine De Gaudemar 4/11/2009

«Je hais les voyages et les explorateurs.» Cette phrase, la première et la plus célèbre de Tristes Tropiques, n’était pas qu’une boutade provocatrice. Claude Lévi-Strauss, mort vendredi à 100 ans, ne raffolait pas des expéditions. Il l’admettait lui-même. Passé l’enthousiasme des premières explorations, le savant préféra de loin l’ombre des bibliothèques pour construire son œuvre. Comme madame de Staël, il reconnaissait que «voyager est, quoi qu’on puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie» et, comme beaucoup de ses confrères, il a ressenti plus d’une fois sur le terrain l’illusion de la course aux vestiges d’une réalité disparue. «Tel je me reconnais, voyageur, archéologue de l’espace, cherchant vainement à reconstituer l’exotisme à l’aide de parcelles et de débris», écrivait-il en 1955. Malgré sa mélancolique modestie, c’est pourtant à partir de ses enquêtes dans la savane et la forêt brésiliennes des années 30 que Claude Lévi-Strauss a composé – des Structures élémentaires de la parenté à Histoire de Lynx en passant par les deux volumes d’Anthropologie structurale et les quatre de Mythologiques – une théorie d’ouvrages qui auront révolutionné l’anthropologie moderne. Rousseauiste nostalgique d’un âge d’or perdu, anxieux d’une humanité oubliant son passé et enchaînée à la tyrannie du progrès, il aura pourtant recouru à la méthode la plus rigoureuse et aux théories les plus avant-gardistes pour décrire les écroulements de la modernité. Un autre paradoxe de ce penseur et de cet écrivain, qui restera sans aucun doute comme le plus grand ethnologue du XXe siècle.

Agrégé à moins de 23 ans

Le père de Claude Lévi-Strauss était peintre, deux de ses oncles aussi. Né le 28 novembre 1908 – à Bruxelles, où il ne reste que quelques mois avant de venir à Paris -, le jeune Claude grandit dans une famille désargentée et cultivée, où la musique est aussi très présente depuis que l’arrière-grand-père, le violoniste Isaac Strauss, a collaboré avec Berlioz et Offenbach. Très vite, il collectionne des «curiosités exotiques», connaît par cœur son édition abrégée de Don Quichotte, et monte déjà des «expéditions» dans la capitale et la région parisienne.

Quand la Première Guerre mondiale éclate, son père est mobilisé et toute la famille part s’installer chez le grand-père maternel, grand rabbin de Versailles. A la fin du conflit, il entre au lycée Janson-de-Sailly, à Paris, et s’intéresse dès 16 ans à la politique. Militant SFIO, il deviendra même secrétaire général de la Fédération des étudiants socialistes. Grand lecteur de Karl Marx, il écrit son premier texte, sur Gracchus Babeuf, dans une revue socialiste belge. Après une hypokhâgne à Condorcet en 1926, il entreprend des études de droit et de philosophie. Mais le droit l’ennuie et il choisit la philosophie, dont il devient agrégé en 1931, à moins de 23 ans, en même temps que Simone Weil. C’est en préparant l’agrégation qu’il fait aussi la connaissance de Maurice Merleau-Ponty, à qui il restera très lié, et de Simone de Beauvoir, qui écrira de lui : «Il m’intimidait par son flegme, mais il en jouait avec adresse et je le trouvais très drôle…»

Son premier poste de professeur le conduit à Mont-de-Marsan (Landes). La passion de la politique ne l’a pas quitté. Candidat socialiste aux élections cantonales de 1932, il voit son entreprise tourner court après un accident de voiture en compagnie de Pierre Dreyfus, futur PDG de Renault et ministre de François Mitterrand. Nommé à Laon (Aisne) l’année suivante, il découvre l’ethnologie en lisant l’Américain Robert Lowie. Une révélation pour le jeune philosophe qui cherche sa voie. Dans cette discipline encore peu connue en France, qui combine travail intellectuel et enquête de terrain, Claude Lévi-Strauss entrevoit le moyen de «concilier» sa formation et son «goût pour l’aventure».

Professeur au Brésil

C’est à cette époque qu’il lit Freud, dont il apprend que «même les phénomènes en apparence les plus illogiques pouvaient être justiciables d’une analyse rationnelle». Il fait également un lien entre la psychanalyse et la géologie, science qui le passionne depuis son enfance, comme tout ce qui touche à la nature. «Je range encore parmi mes plus chers souvenirs», racontera-t-il dans Tristes Tropiques, «moins telle équipée dans une zone inconnue du Brésil central, que la poursuite au flanc d’un causse languedocien de la ligne de contact entre deux couches géologiques». Il déduit des théories de Freud qu’en psychanalyse comme en géologie, «le chercheur est placé d’emblée devant des phénomènes en apparence impénétrables ; dans les deux cas, il doit, pour inventorier et jauger les éléments d’une situation complexe, mettre en œuvre des qualités de finesse : sensibilité, flair et goût.»

Encouragé par Paul Nizan, un lointain parent dont il admire le livre Aden Arabie et qui lui fait rencontrer Marcel Mauss, le maître de l’ethnographie, son intérêt pour celle-ci grandit. Lui qui estime avoir «l’intelligence néolithique» et que rebute la «sudation en vase clos» de la philosophie, trouve dans cette discipline – et dans les sciences humaines alors émergentes – un «souffle nouveau», où la réflexion est sans cesse rafraîchie «au grand air».

A l’automne 1934, le directeur de l’Ecole normale supérieure, qui connaît son aspiration, lui conseille de se porter candidat comme professeur de sociologie à l’université de São Paulo, au Brésil. «Les faubourgs sont remplis d’Indiens, vous leur consacrerez vos week-ends», lui dit-il curieusement. Claude Lévi-Strauss n’hésite pas. En février 1935, il embarque à Marseille pour le Brésil, dont le nom magique évoque pour lui «des gerbes de palmiers contournés», «des architectures bizarres» et l’odeur d’«un parfum brûlé». L’université de São Paulo vient de naître, avec un fort soutien de la Mission universitaire française. Parmi les enseignants se trouve l’historien Fernand Braudel, un aîné qui aidera le sociologue débutant.

Chez les Nambikwara

Quelques mois après son arrivée, Claude Lévi-Strauss réalise ses premières enquêtes de terrain, à São Paulo même, ainsi que dans l’Etat du Mato Grosso, chez les Indiens caduveo et bororo. «J’étais dans un état d’excitation intellectuelle intense. Je me sentais revivre les aventures des premiers voyageurs du XVIe siècle. Pour mon compte, je découvrais le Nouveau Monde. Tout me semblait fabuleux, les paysages, les animaux, les plantes…» L’ethnologie donne enfin un sens à sa quête intellectuelle : «Comme histoire qui rejoint par ses deux extrémités celle du monde et la mienne, elle dévoile du même coup leur commune raison… Elle réconcilie mon caractère et ma vie.»

Tandis qu’il publie dans une revue scientifique américaine un très long article sur les Bororo, une exposition montée à partir de ses premières enquêtes se tient à Paris en 1936. Elle lui vaut la reconnaissance de ses pairs du musée de l’Homme et des crédits pour de nouvelles expéditions. Celles-ci le conduiront chez les Nambikwara, une aventure de plusieurs mois dans la savane au nord du Mato Grosso qui impressionne profondément l’ethnologue, au-delà des peurs et des risques inhérents au voyage lui-même.

Les peuples à la rencontre de qui il va survivent comme ils peuvent, décimés par les maladies de l’homme blanc, mais ils ne sont encore ni soumis ni envahis. Certains n’ont jamais vu de Blancs. Dans un de ses carnets de note, il griffonne une nuit : «Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque impalpable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine.»

Face à l’agonie

Comme beaucoup d’ethnologues, Lévi-Strauss ressent cruellement qu’il tente de mettre en lumière et en valeur ceux-là mêmes qui sont en cours d’élimination de la surface de la Terre, sous les coups de boutoir de la «civilisation».«Moi qui gémis devant des ombres», écrit-il dans Tristes Tropiques. A cette souffrance, s’ajoute celle de ne pouvoir restituer pleinement cette agonie, aussi difficile à rendre qu’un crépuscule pour un écrivain ou un peintre. «J’avais voulu aller jusqu’à l’extrême pointe de la sauvagerie ; n’étais-je pas comblé, chez ces gracieux indigènes que nul n’avait vus avant moi, que personne peut-être ne verrait plus après ? Au terme d’un exaltant parcours, je tenais mes sauvages. Hélas, ils ne l’étaient que trop. […] Aussi proches de moi qu’une image dans le miroir, je pouvais les toucher, non les comprendre. Je recevais du même coup ma récompense et mon châtiment.» Ambivalence de l’ethnologie, entre exaltation de l’autre et compréhension de la condition humaine d’un côté, épuisement et découragement, voire dégoût, à d’autres moments. «Dans les savanes ingrates du Brésil central, combien de fois n’ai-je pas eu l’impression que je gâchais ma vie !»

Le nazisme, l’exil

En 1939, Claude Lévi-Strauss est de retour en France. Mobilisé, il fait la drôle de guerre derrière la ligne Maginot. Evacué vers Montpellier pendant la débâcle, il tente en vain de rejoindre son nouveau poste au lycée Henri IV à Paris. Finalement nommé à Montpellier, il est rapidement révoqué du fait des lois raciales de Vichy. Il choisit l’exil. Par l’intermédiaire d’Alfred Métraux et de Robert Lowie, ses maîtres en ethnologie avec Marcel Mauss, il obtient un poste à la New School for Social Research de New York, un centre d’accueil pour intellectuels européens persécutés par le nazisme. En 1941, il réussit à embarquer à Marseille, où transitent beaucoup de ceux qui cherchent à fuir la botte nazie. A bord du paquebot, ses compagnons d’infortune s’appellent André Breton, avec qui il restera très lié, Anna Seghers ou Victor Serge. Au terme d’un voyage mouvementé, il débarque à New York, une métropole qui devient pour lui un autre terrain d’investigation, une jungle urbaine aussi fascinante que la forêt amazonienne, «un immense désordre vertical et horizontal». Il commence à enseigner, sous le nom de Claude L. Strauss, comme on le lui demande à cause de la marque de blue-jeans : «Je vécus ainsi plusieurs années aux Etats-Unis sous un patronyme mutilé. Depuis, cette malheureuse homonymie n’a cessé de me hanter. Tel un fantôme. Il ne se passe guère d’année sans que je reçoive, en général d’Afrique, une commande de jeans.»

En 1942, il rallie la France libre et travaille comme speaker à l’Office of War Information. Il fréquente Breton, Max Ernst, Marcel Duchamp et d’autres artistes en exil à Manhattan, court antiquaires et brocantes à la recherche de pièces d’art primitif. Un compagnonnage qui n’est pas qu’amical : «Les surréalistes ont été attentifs à l’irrationnel, expliquera-t-il. Ils ont cherché à l’exploiter du point de vue esthétique. C’est un peu du même matériau dont je me sers, mais pour tenter de le soumettre à l’analyse, de le comprendre, tout en restant sensible à sa beauté.» Dans le Regard éloigné, il compare ses recherches sur les mythes avec les collages de Max Ernst, et ses «rapprochements bruts et imprévus» : «Dans les Mythologiques, j’ai aussi découpé une matière mythique et recomposé ces fragments pour en faire jaillir plus de sens.»

Retour à Paris

Mais la rencontre décisive de ces années new-yorkaises a lieu avec Roman Jakobson, le théoricien de la linguistique structurale, avec qui il nouera une longue amitié. «Je faisais du structuralisme sans le savoir. Pour moi, ce fut une illumination.» Dès lors, il adapte l’outillage conceptuel mis au point pour découvrir les invariants à travers la variété des langages, à ses propres recherches sur la permanence des mythes ou des rites à travers les âges et les sociétés. Tout en côtoyant les ethnologues américains, dont Franz Boas, il travaille d’arrache-pied à la bibliothèque publique de New York, où il découvre des fonds ethnologiques très riches et entame sa thèse sur les Structures élémentaires de la parenté. «Je me suis senti assez vite homme de cabinet plutôt qu’homme de terrain», dira-t-il, anticipant le reproche qui lui a été fait d’avoir passé peu de temps sur le terrain. Malgré de nouveaux voyages, notamment au Japon qui l’attire profondément, le temps des expéditions est en effet terminé, mais les années amazoniennes vont irriguer toute l’œuvre.

L’exil aux Etats-Unis se prolonge. Nommé en 1945 conseiller culturel à l’ambassade de France, Lévi-Strauss ne rentre à Paris qu’en 1947. Quelques années plus tard, il refuse un poste à Harvard : «Je savais que j’appartenais par toutes mes fibres à l’Ancien Monde ; irrévocablement.» Affecté au musée de l’Homme, il rencontre Georges Dumézil, Michel Leiris, dont il lit l’œuvre «avec délectation», et Jacques Lacan, en qui il voit un «chaman» des sociétés modernes. Une fois sa thèse passée, il est élu en 1950 directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études. Face à la protestation d’étudiants africains, il transforme l’intitulé de sa chaire «Religions des peuples non civilisés» en «Religions des peuples sans écriture». Lévi-Strauss critique l’ethnocentrisme occidental et défend un certain relativisme culturel. La connaissance des sociétés traditionnelles l’incite à penser que toutes les cultures, si diverses soient-elles, ont leur place et qu’aucune ne surclasse les autres. A la veille de la décolonisation, ce débat est très important. Il tourne à la polémique quand Roger Caillois attaque un petit livre de Lévi-Strauss, Race et Histoire, une commande de l’Unesco publiée en 1952. Mais cette défense de la diversité des cultures contre l’uniformisation du monde deviendra un classique de l’antiracisme, dont Lévi-Strauss reprend les arguments vingt ans plus tard dans un nouveau texte, Race et Culture, qui fera aussi scandale. Car s’il persiste dans sa dénonciation du colonialisme, l’auteur pourfend cette fois les illusions du multiculturalisme et prône l’idée que les cultures, pour survivre, doivent conserver une certaine imperméabilité aux autres.

Mondialement connu

En 1955, Tristes Tropiques marque un tournant : le professeur Lévi-Strauss, justement reconnu par ses pairs universitaires et chercheurs, devient un écrivain et savant mondialement connu. Ecrit à la demande de Jean Malaurie, lui-même ethnologue et directeur de la jeune collection Terre humaine, l’ouvrage tranche avec les précédents par son style et sa liberté de ton. Convaincu, après deux échecs au Collège de France, qu’il ne ferait pas de carrière universitaire, Claude Lévi-Strauss a accepté de «repenser ses aventures» et «d’écrire pour une fois sans précaution». Récit de voyage autant qu’itinéraire initiatique, bilan autobiographique et philosophique, œuvre littéraire dans la double filiation de Montaigne et de Rousseau d’un côté, de Joseph Conrad et de Bronislaw Malinowski de l’autre, Tristes Tropiques provoque une onde de choc. L’historien Pierre Nora y décèlera même «un moment de la conscience occidentale», et saluera «un mélange étonnamment fondu de récit d’aventure, d’essai de moraliste, de philosophie des cultures, d’ethnographie érudite et de peinture de paysage, placé sous le signe de Rousseau “notre maître, notre frère” ; cinq cents pages d’oraison lyrique écrites visiblement d’un jet avec la plume de Bossuet les ramenaient, ces laissés-pour-compte de l’histoire, au foyer le plus incandescent de notre identité, en son moment le plus ébranlé de l’après-guerre». Dans cette époque d’éveil du tiers-monde, l’effet de ce plaidoyer humaniste sera immense et universel et fera de Tristes Tropiques un chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle.

Chef de file du structuralisme

Le premier volume de l’aride Anthropologie structurale paraît en 1958. L’année suivante, Lévi-Strauss est enfin élu à la chaire d’anthropologie sociale du Collège de France. Il y crée le Laboratoire d’anthropologie sociale, par où passera la fine fleur de l’ethnologie française, de Jean Pouillon à Françoise Héritier en passant par Pierre Clastres ou Philippe Descola… En 1962, dans la Pensée sauvage, il montre combien «la pensée à l’état sauvage, florissante dans tout esprit d’homme – contemporain ou ancien, proche ou lointain – tant qu’elle n’est pas cultivée et domestiquée pour accroître son rendement» n’a «rien de désordonné ni de confus», mais qu’au contraire, «partant d’une observation du monde qui témoigne d’une minutie et d’une précision stupéfiantes, elle analyse, distingue, classe, combine et oppose»… L’ouvrage, qui est aussi une critique de Sartre et de ceux qui ne reconnaissent pas d’histoire aux sociétés sans écriture et sous-estiment l’importance de l’ethnologie dans les sciences humaines, consacre Lévi-Strauss comme un des chefs de file du structuralisme. Pourtant, lui se sent plus proche de Georges Dumézil ou de Jean-Pierre Vernant que de Michel Foucault ou de Roland Barthes.

«Pendant vingt ans, levé à l’aube, soûlé de mythes, j’ai véritablement vécu dans un autre monde.» En 1964 paraît le Cru et le Cuit, premier volume des Mythologiques. Suivront, en une impressionnante somme, Du miel aux cendres, l’Origine des manières de table, et enfin l’Homme nu en 1971. Pour démontrer que les mythes, ces récits premiers et fondateurs, ne doivent rien à la fantaisie ni à l’arbitraire, mais au contraire à la reproduction plus ou moins conforme d’invariants et de schèmes, le chercheur y transcrit, interprète et compare plus de 800 mythes amérindiens et plus d’un millier de leurs variantes. Le mythe est cette parole structurante qui a survécu au temps, qui assure la continuité du groupe et de l’espèce. Aucun mythe n’est semblable à un autre, mais tous reviennent à la même chose, le passage de l’état de nature à celui de culture et la constitution d’un groupe humain en tant que tel. A la manière d’un astronome avec les étoiles lointaines, parfois déjà mortes, l’ethnologue capte la lumière de sociétés en voie d’extinction. Telle l’année-lumière, le mythe éclaire et mesure la nuit de l’espace-temps. Mais alors que les astronomes ont, sous l’œil de leurs télescopes de plus en plus puissants, une tâche aussi infinie que l’espace qu’ils scrutent, les ethnologues voient le territoire de leur quête se rétrécir comme peau de chagrin. Le monde s’uniformise, la planète s’aplatit.

L’Académie française

C’est un «regard ethnographique» que Lévi-Strauss pose sur la Sorbonne occupée de 1968. Plus tard, il parlera du «regard éloigné», formule empruntée au théâtre nô japonais et qui lui semble correspondre à la meilleure attitude possible de l’anthropologue, celle de la distance et du recul par rapport à son objet d’observation. Son jugement sur les événements de mai est très dur : «Une fois passé le premier moment de curiosité, une fois lassé de quelques drôleries, Mai 68 m’a répugné.» Il n’admet pas qu’on coupe des arbres pour faire des barricades, que des facultés soient transformées en «poubelles», que le travail intellectuel soit paralysé par la «logomachie». Pire, «Mai 68 a représenté la descente d’une marche supplémentaire dans l’escalier d’une dégradation universitaire commencée depuis longtemps.» La rupture, déjà consommée, avec sa jeunesse marxiste et socialiste, est patente et définitive. De plus en plus conservateur au sens philosophique du mot, Lévi-Strauss est le contraire d’un intellectuel engagé : après 1945, et hormis pour prendre la défense des Amérindiens, il ne se prévaut jamais de son autorité intellectuelle pour prendre des positions publiques et commettre ce qu’il juge des «abus de confiance». De la même manière, il n’évoquera que très peu sa judéité et le rôle qu’elle a pu jouer dans sa vie. Dans son discours de réception à l’Académie française, où il est élu en 1973, il revendique ce conservatisme en expliquant qu’une société ne peut vivre sans rite et qu’il croit de son «devoir de citoyen et d’ethnologue» de contribuer à garder en vie un des derniers lieux en France où le rituel subsiste. Il dénonce par la même occasion le rôle dangereux, selon lui, des maîtres à penser qui prétendent détenir la vérité. C’est dans Tristes Tropiques qu’il a défini le fondement théorique de son désengagement : l’ethnologue «a choisi les autres et doit subir les conséquences de cette option : son rôle sera seulement de comprendre ces autres au nom desquels il ne saurait agir, puisque le seul fait qu’ils sont autres l’empêche de penser, de vouloir à leur place, ce qui reviendrait à s’identifier à eux. En outre, il renoncera à l’action dans sa société, de peur de prendre position vis-à-vis de valeurs qui risquent de se retrouver dans des sociétés différentes, et donc d’introduire le préjugé dans sa pensée».

La retraite

En 1982, Claude Lévi-Strauss prend sa retraite et Françoise Héritier lui succède à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Le vieil homme au profil d’aigle continue de travailler et de voyager, au Canada (versant Pacifique), au Japon (dont la civilisation le fascine). En 1985, il accompagne le président François Mitterrand au Brésil, où il retourne pour la première fois depuis presque cinquante ans et où il est resté très célèbre. Pour ses 80 ans, le musée de l’Homme lui consacre une grande rétrospective, «les Amériques de Claude Lévi-Strauss». En 1991, à la veille du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, il publie Histoire de Lynx, un retour aux sources mythologiques du dualisme amérindien et un hommage à l’«ouverture à l’Autre» que manifestèrent les Indiens lors de leurs premiers contacts avec les Blancs, «bien que ceux-ci fussent animés de dispositions très contraires» : «Le reconnaître quand on s’apprête à commémorer ce que, plutôt que la découverte, j’appellerai l’envahissement du Nouveau Monde, la destruction de ses peuples et de ses valeurs, c’est accomplir un acte de contrition et de pitié.» En 1995, Saudades do Brasil, un album de photos choisies parmi les 3 000 négatifs de ses expéditions au Brésil, peut se lire, quarante ans après, comme un codicille illustré de Tristes Tropiques. Lévi-Strauss n’y masque pas sa colère et dénonce le nouveau cataclysme en cours, celui de la dévastation des derniers territoires indiens et de l’acculturation de leurs populations. Une destruction qui, selon lui, menace à son tour l’Occident : «Expropriés de notre culture, dépouillés des valeurs dont nous étions épris – pureté de l’eau et de l’air, grâces de la nature, diversité des espèces animales et végétales -, tous indiens désormais, nous sommes en train de faire de nous-mêmes ce que nous avons fait d’eux.»

La fuite du temps

Fils de peintre, photographe, Lévi-Strauss s’est intéressé sa vie entière à l’art sous toutes ses formes : la peinture, la littérature, l’opéra et la musique, qui a été sans doute sa plus grande passion. Il voit un lien évident entre les mythes et la musique. Selon lui, «les structures mythiques préfiguraient à l’état latent les formes musicales». Les quatre volumes de Mythologiques sont d’ailleurs construits comme une tétralogie, une sorte d’oratorio géant, dont les titres de chapitres évoquent tour à tour thème et variations, sonate, fugue et cantate. Nourri de culture classique (Poussin, Diderot, Baudelaire, Rameau, Wagner) et confronté aux œuvres d’art des civilisations indigènes, esthète et ethnologue, il a tissé entre ces mondes des correspondances, mis en relief une forme de continuité. Pour lui, «les hommes ne diffèrent, et même n’existent, que par leurs œuvres. Comme la statue de bois qui accoucha d’un arbre, elles seules apportent l’évidence qu’au cours des temps, parmi les hommes, quelque chose s’est réellement passé.»

Cette confiance dans l’art et la recherche intellectuelle ne cache pas le pessimisme assez constant du savant. Non seulement il ne se sent pas à l’aise dans son époque (il s’est toujours considéré comme un homme du XIXe siècle alors que sa vie embrasse tout le siècle suivant), mais l’ethnologue est «victime d’une sorte de déracinement chronique» : «Plus jamais il ne se sentira chez lui nulle part, il restera psychologiquement mutilé.» Dans un incessant va-et-vient entre un passé obstiné et une modernité prédatrice, il mesure non seulement la fuite du temps, mais aussi la douleur de l’histoire et le caractère profondément dérisoire de la condition humaine : «Le moi n’est pas seulement haïssable : il n’a pas de place entre un nous et un rien.» Ce sentiment de vanité anime la fin de Tristes Tropiques : «Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j’aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l’humanité de jouer son rôle.» Enoncée comme un froid un résultat d’expérience scientifique, telle est la mélancolie profonde de l’ethnologue. Tristesse des tropiques, où plus que jamais, l’homme est nu.

Fonte: Liberation

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