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*Un articolo di Françoise Héritier su Claude Lévi-Strauss

Posted by benimmateriali su 4 dicembre 2009

Riceviamo da Patrizia Ciambelli la segnalazione
di un significativo articolo di Françoise Héritier su Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss (28 novembre 1908 – 30 octobre 2009)

Claude Lévi-Strauss n’est plus de ce monde, ce monde qu’il n’aimait pas et où il ne se reconnaissait plus de longue date, qu’il avait délibérément quitté depuis ses deux accidents à intervalle d’un an qui le laissèrent diminué physiquement et le cloîtrèrent chez lui. Il allait avoir 101 ans. Il a réussi, malgré ce grand âge, cet âge qu’il n’aurait pas dû avoir selon la formule délicieusement ironique qu’il utilisait parfois à son endroit, à nous surprendre, à mourir alors que nous regardions ailleurs, pris dans l’obsédante frénésie du quotidien. Il nous a quittés sur la pointe des pieds, avec la délicatesse et la discrétion qui étaient sa marque de fabrique, car il n’aurait pas aimé être accompagné des pompes de l’État ou même d’institutions universitaires ou académiques, bien qu’il sût que sa disparition entraînerait un séisme mondial. C’est vrai que l’annonce de son décès a provoqué une sorte de vague géante d’intérêt journalistique, un tsunami vite monté et aussi vite retombé, laissant place pour plus tard à des réflexions reposées sur l’homme et sur son œuvre. Par son choix, il a protégé sa famille, l’idée qu’il se faisait de lui-même et même ses collègues et amis, anthropologues en premier, dont il savait quelle serait l’émotion. Et il est resté fidèle jusqu’au bout à ses convictions sur l’être au monde et à sa détestation du « mondain ».

Cet homme austère, ce grand anthropologue reconnu et admiré, avait donc peu de goût pour l’humanité. On l’a souvent accusé de misanthropie. Lui-même met en avant son amertume et ses désillusions. Elles transparaissaient déjà dans Tristes tropiques en 1955, où il parle de cette « civilisation proliférante et surexcitée » qui laisse derrière elle « des terrains vagues grands comme des provinces […] et un relief meurtri », ou un milieu urbain fait d’ordures, de ruines, de suintements. Dans Le Magazine littéraire de juin 1993, il dit : « Je suis pénétré d’une sorte de morale ultime : ‘rien n’est’. Naturellement, pour vivre, il faut faire comme si les choses avaient un sens ; c’est une morale provisoire pour la vie, mais une morale de deuxième ordre » (Catherine Clément, « Leçon de structuralisme appliqué », Le Magazine littéraire n° 311, 1993 : pp. 22-26). Et ailleurs, dans Jeune Afrique en 1983, il s’exprime sur la différence entre « le caractère pernicieux de la doctrine raciste » et le peu de sympathie que des gens peuvent éprouver les uns pour les autres dans des contextes culturels différents : « Ce qui me semble actuellement dangereux, c’est, bien sûr, l’homogénéisation de la planète à laquelle on assiste mais, plus encore, la vertu doctrinale qu’on lui prête. Pourquoi faudrait-il que tout le monde aime tout le monde ? Ce serait nocif… et c’est impossible », et il ajoute, pour expliquer le peu d’intérêt qu’il a porté aux sociétés africaines, qu’il s’était toujours senti « l’homme des tropiques vides » (Jeune Afrique n° 1171, 15 juin 1983 : pp. 51-53). A-t-il su, avant de mourir, que l’Afrique venait d’atteindre le milliard d’hommes ?

Paradoxalement, cet homme pudique, réservé, peu enclin aux épanchements, nous a beaucoup dit sur lui-même et c’est une des raisons, je crois, qui rendent son œuvre à la fois intellectuellement excitante et si attachante. Il l’a fait aussi bien dans ses ouvrages que dans son enseignement (dont une grande et mémorable partie a été dispensée dans le cadre de la VIe section de l’EPHE, devenue ensuite l’EHESS) et dans les nombreux entretiens qu’il a accordés. Au-delà de ce pessimisme fondamental dont j’ai fait état (« Le monde a commencé sans l’homme et s’achèvera sans lui », Tristes tropiques »), nous savons qu’il aurait aimé être peintre ou architecte de théâtre, qu’il aimait et savait bricoler le bois et aller à la cueillette des champignons, qu’il n’aimait pas l’écriture, tâche exténuante, que la musique l’accompagnait au quotidien au point qu’il a construit certains de ses ouvrages selon des conceptions musicales, qu’il n’avait pas apprécié les événements de 1968, qu’il préférait le shintoïsme (« qui ne trace pas de lignes de démarcation entre le végétal et l’animal, ni entre l’homme et l’animal ») au bouddhisme, qu’il était séduit par le Japon où il alla pour la première fois en 1977, qu’il préférait Rousseau à Diderot, et bien d’autres choses encore que je ne peux toutes énumérer. Tout cela circonscrivait une figure, fermement dessinée, impérieuse même, avec laquelle on pouvait ne pas être d’accord mais qui en imposait. Avant qu’il prenne sa retraite, lorsqu’il prenait la parole lors des assemblées de l’École, certains de ses contemporains se souviendront de l’impressionnant silence dans lequel il était écouté. Car sa voix, un peu voilée mais pourtant fermement timbrée, était de celles qu’on n’oublie pas et son discours, tendu comme un arc, économe d’effets, avait l’art, malgré l’agencement complexe des phrases, de toujours retomber impeccablement sur ses pieds.

Tout aussi paradoxalement, cet homme pudique et distant en apparence était aussi un homme attentif, fidèle et fondamentalement sensible, qui prenait à cœur les problèmes de ses proches quels qu’ils fussent et les aidait discrètement à les résoudre, et qui ressentait avec émotion les attentions qu’on lui témoignait. Le nombre de personnes qui, ayant croisé sa route, en ont tiré un grand bénéfice dans l’orientation de leur vie est plus grand qu’on ne l’imagine. J’en ai connu moi aussi les effets : si je ne l’avais pas rencontré en 1955 et si je n’avais pas toujours trouvé un appui intellectuel auprès de lui, je ne serais pas ethnologue ni ce que je suis devenue. Pourtant, il n’a jamais voulu faire école ; il n’a jamais dicté sa loi. Ceux qui se ressentent tels peuvent se dire son disciple, mais il n’y a pas eu d’école structuraliste ou lévi-straussienne de pensée, organisée par lui volontairement. Il a vu d’ailleurs avec déplaisir se faire des amalgames dans la presse entre la méthode structurale qu’il mettait au point en anthropologie et des « applications » (ou ce qui était perçu ainsi) par d’autres auteurs ou dans d’autres disciplines : Lacan, Foucault, Derrida…

Il y a de plus deux structuralismes chez Lévi-Strauss. On pense le plus souvent à celui des Mythologiques, cette tâche immense à laquelle il s’est astreint jour après jour pendant des années où sur un ensemble restreint de variantes de mythes indiens (Amérique du Nord et du Sud), il met en application une méthode complexe où ce qui compte, ce sont les relations qu’entretiennent entre eux les objets et non les objets eux-mêmes, en utilisant pour les décrypter des codes – dont l’existence est universelle si les ordonnancements internes et les focalisations sont particulières – : codes alimentaires, culinaires, sexuels, animaliers, spatiaux ou temporels, etc. Il met ainsi en évidence le mouvement de la pensée qui conduit à l’élaboration culturelle du mythe dans ses variantes comme « pâte feuilletée » (« Marcel Detienne, par-delà l’hellénisme : expérimenter et comparer », entretien avec Charles Illouz et Alexandre Tourraix, Genèses 73, déc. 2008 : pp. 97-114.) ; ce qu’il explique, eu égard aux catégorisations binaires qu’il fait apparaître comme majeures, par le fonctionnement du cerveau, lequel non seulement fonctionne de la même manière partout et dès les origines (ce qui est indubitable), mais encore travaillerait de façon structurelle comme un ordinateur, en mode binaire, imposant ainsi cette marque de fabrique à la création mythique en particulier (ce qui est aujourd’hui totalement controuvé).

Le structuralisme à l’œuvre dans les Structures élémentaires de la parenté est de nature différente. Il s’agit de retrouver un ordre sous-jacent dans le désordre et le fouillis apparent des usages des sociétés étudiées par l’histoire et par l’ethnologie. Il y parvient, au moins pour les structures élémentaires de l’alliance, en découvrant des lois qui gouvernent les choix matrimoniaux, grâce à la mise en évidence de composantes discrètes en nombre limité dont les combinatoires, bien qu’offrant toutes sortes d’adaptations locales, sont elles aussi en nombre limité. C’est, on le voit, une approche d’une autre nature que celle des mythes, dans son but et dans ses modes de réalisation.

Naturellement les théories de Claude Lévi-Strauss n’ont pas été approuvées sans réserve. Dans certains cas – je pense à l’atome de parenté ou à la formule canonique des mythes –, il put y avoir des débats fort abscons. Sur la question de l’alliance matrimoniale, il y a toujours débat entre ceux qui récusent la notion d’échange et les autres, ou entre ceux qui postulent l’existence de stratégies collectives obéissant à la norme et ceux qui ne voient que le simple effet cumulatif de choix individuels. Dans la Conférence Marc Bloch qu’il prononça en 1984, Claude Lévi-Strauss exposait le débat en ces termes : « Ce que nous prenons pour une structure sociale d’un type particulier ne se réduit-il pas à une moyenne statistique résultant de choix faits en toute liberté ou échappant au moins à toute détermination externe ? […] Cette critique, qui traîne un peu partout, s’inspire d’un spontanéisme et d’un subjectivisme à la mode. Faudrait-il donc renoncer à découvrir dans la vie des sociétés humaines quelques principes organisateurs, n’y plus voir qu’un immense chaos d’actes créateurs surgissant tous à l’échelon individuel et assurant la fécondité d’un désordre permanent ? » Nous connaissons sa réponse à la question.

Ces critiques que j’ai privilégiées ici s’en prennent au cœur même du système de pensée lévi-straussien : il existe un ordre sous-jacent au désordre empirique et le social, construit par l’homme, n’est pas différent sur ce plan des champs des sciences physiques, de la nature et du vivant. Ces critiques toujours actuelles sont exactement de même nature que toutes celles qui, au cours des décennies précédentes, ont opposé la pensée de Sartre à celle de Lévi-Strauss, ou opposé l’attitude historienne qui privilégie le changement à une attitude anthropologique qui privilégierait l’immuabilité de la structure, ou encore les tenants de la diversité à ceux de l’universalisme. C’est un jeu de gigogne sur des attendus et des niveaux différents mais où s’incarnent toujours d’un côté l’individu (ou l’événement), de l’autre la norme collective (ou la structure). Les débats, qui ont fait rage parfois, ont culminé, me semble-t-il, dans l’incompréhension de bien des lecteurs de ce qui leur a paru être une contradiction ou un virement de bord de la pensée de Lévi-Strauss lorsqu’il publia à l’Unesco, Race et culture après avoir publié Race et histoire : on l’accusait en gros de passer de l’universalisme au relativisme. Il n’en était rien mais dans cette dichotomie forcée on oubliait que le postulat majeur (dialectique ?) de Lévi-Strauss est celui-ci, du moins tel que je le conçois : il ne peut y avoir de recherche d’un universalisme sous différentes formes (lois, invariants c’est-à-dire questions qui se posent à l’humanité) que s’il existe une diversité et une hétérogénéité – c’est-à-dire une différentiation culturelle reconnaissable, évidemment respectable, mais aussi transformable et mobile – entre sociétés. L’anthropologie structurale se doit de tenir comme nécessaires les deux bouts de la chaîne.

Il n’est pas possible, dans le cadre de cet article, de faire le tour des apports de Claude Lévi-Strauss et des questionnements parfois acerbes qu’il a suscités. Je voudrais néanmoins insister sur le fait que la plupart sont d’une très grande importance, tant intellectuelle que politique, à l’heure actuelle. Il est d’autres questions, plus clairement anthropologiques, qui restent à mes yeux en suspens : pourquoi n’a-t-il pas voulu étendre la capacité explicative de la méthode structurale d’analyse des mythes à d’autres régions du monde que le continent américain ? Ou comment se fait-il que dans son modèle théorique de la construction du social à partir de la prohibition de l’inceste – seule loi universelle à ses yeux-, il n’ait pas vu qu’il fallait qu’existât et fonctionnât simultanément une « valence différentielle des sexes » (que j’ai mise en évidence par la suite) dont l’existence est absolument nécessaire pour que les hommes aient eu le droit de disposer de leurs filles et de leurs sœurs pour les échanger contre celles d’autres hommes, – loi également universelle mais qui fut considérée longtemps comme étant un fait de nature alors qu’elle relève de l’interprétation cognitive de quelques faits « butoirs pour la pensées », et qui peut changer puisqu’elle fut agencée par l’esprit des humains.

L’œuvre de Claude Lévi-Strauss nous surplombe. Elle est, pour tous les intellectuels, d’une richesse et d’une force telles que, nonobstant les critiques fondées sur des lectures parfois trop rapides ou sur des incompréhensions fondamentales qui ne peuvent disparaître qu’après illumination, nous ne pouvons, nous anthropologues, que l’avoir à l’horizon de nos propres démarches, obligés que nous sommes, à un moment ou à un autre, de nous confronter à elle.

Mais l’homme aussi demeure, avec ses troublantes ambiguïtés face au monde dans lequel il vivait. Celui que je préfèrerai toujours, ce n’est pas l’homme courtois au regard perspicace dont l’abord impressionnait toujours, c’est celui qui, devant un petit groupe de Nambikwara nus, entassés et endormis sous un pauvre abri de feuilles contre des pluies torrentielles, ressent un sentiment profond de compassion à l’égard de cette « humanité si totalement démunie » où se retrouve cependant « quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine », Tristes tropiques.

Où l’on voit que la froideur et l’insensibilité mythiques de Claude Lévi-Strauss sont vraiment des légendes, et son amertume à mettre au compte de son déchirement entre l’image solitaire de la tendresse dans le dénuement et celle, globale, de la corruption organisée.

Françoise Héritier
Professeur honoraire au Collège de France et à l’EHESS

fonte: La Lettre de l’EHESS

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